La femme dans la femme
Le film de Charline Bourgeois-Tacquet « La vie d’une femme » met en lumière l’accès d’une femme à son féminin et l’incontournable passage par l’autre dans la rencontre qui permet d’ouvrir sur l’altérité dans son être intime.
Le film présente une belle complexité et ce serait bien difficile et peu souhaitable de le décortiquer tout entier. Le petit bout de ma lorgnette est donc réducteur.
La réalisatrice met en scène le quotidien de Gabrielle, incarnée avec justesse par Léa Drucker. Chirurgienne d’une bonne cinquantaine d’années, active, très entourée, apparemment épanouie, Gabrielle navigue à son aise entre son mari, ses amants de passage, ses amis et collègues, sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer qu’elle accompagne entre tendresse et devoir, et le service hospitalier qu’elle tient à bout de bras. On dit d’elle qu’elle est une femme « forte ». On dirait aujourd’hui selon le langage en vogue qu’elle « gère ». Elle gère sa vie. Elle fait preuve d’un sens de la responsabilité à toutes épreuves. Elle est en effet surprenante tant elle fait face à toutes les situations avec un calme, une bienveillance, une assurance qui impose le respect. Et l’étonnement : fichtre ! cette femme semble avoir une vie si complète et maîtrisée… où est le manque ?
Gabrielle assume sa vie avec pragmatisme. Elle reconnaît aussi des oublis et c’est sa précieuse secrétaire, sa mémoire annexe, qui est là pour lui rappeler ses rendez-vous ajoutés à un emploi du temps débordant qui ne lui fait pas peur. C’est ainsi, par ajout, qu’entre dans sa vie Frida, une jeune écrivaine qui vient observer sa pratique pour les besoins de son livre. Frida se fait discrète, elle est en fond dans le quotidien professionnel de Gabrielle. La réalisatrice appuie cette impression puisque dans la première partie du film elle la fait apparaître en image floutée, en arrière-plan, à la limite du hors champ. Elle est présente, mais pas encore là. Cependant Gabrielle a remarqué qu’une personne extérieure dans le bloc opératoire, ça change quelque chose à sa pratique, ça introduit un regard, un œil, un tiers qui invite à penser son acte chirurgical autrement. Une amorce de quelque chose affleure dans l’intime grâce à cette altérité remarquée.
Dans la deuxième partie du film, Frida (jouée par Mélanie Thierry) deviendra de plus en plus nette, évidente, lumineuse, centrale dans la vie de Gabrielle puisqu’elle déclenche quelque chose chez cette dernière.
Gabrielle opère en chirurgie maxillaire, elle répare les gueules cassées, fracassées par les accidents de chasse, endommagées par les cancers. Elle a affaire au réel, à la brutalité du réel dans la vie et dans les corps. Elle fait au mieux pour restaurer les faces. Une séquence en réunion de staff montre combien son langage est celui de la précision, de l’efficace, à la maison comme sur le lieu de soin. Elle défend le service public, plutôt détérioré lui aussi, avec un engagement à toute épreuve, dont elle attendrait idéalement qu’il soit partagé par tous, internes ou collègues. Son idéal du Moi est exigeant, elle ne lâche rien, tient bon en dépit des mauvais tours que lui imposent une réalité parfois pénible. Entre empêtrements administratifs qui connaissent d’autres logiques et travaux de réparation du bloc, tous les chantiers se cumulent mais chaque fois elle trace et affirme sa propre voie et brave les conflits. Ce n’est qu’un peu plus tard, après qu’elle ait véritablement, c’est-à-dire émotionnellement rencontrée Frida qu’elle va vaciller et chuter, au sens propre, de sa hauteur. Une brèche laisse filtrer une légère fragilité et découvre la castration. Changement de lieux, déplacement de la posture, la réalité psychique s’exprime et se symptomatise dans son interaction et sa perméabilité à la réalité extérieure. Le film en rend compte avec finesse tout au long.
Lors du déménagement physique des services hospitaliers auquel elle participe activement elle apprend que son soutien et alter ego quitte le navire. Elle vit mal le choix de vie de cet ami et compagnon de croisade sanitaire de toujours qui annonce prendre une route plus confortable au tournant de sa vie personnelle et familiale, celle de l’exercice libéral. Elle se sent lâchée, est dans l’incompréhension et le dit, tombe, sans doute d’un faux pas.
Car Gabrielle est loin d’être une personne insensible, au contraire. A sa façon elle est douée d’amour pour les siens et donne d’elle pour autrui. Elle aspire à comprendre un sens qui lui échappe.
Une scène de consultation entre un patient opérable et la chirurgienne témoigne d’un bel échange entre deux registres discursifs différents, celui de la médecine, et celui du sujet qui le reçoit à travers son histoire, sa subjectivité. Limite de l’acte incisif dans le réel, butoir de l’imaginaire et des identifications, traversée du symbolique qui oriente le sens vers le signifiant. Gabrielle se heurte à l’autre du langage, un sens lui échappe et la trouble. Comment se fait-il que malgré la souffrance qui l’attend ce patient refuse l’opération ?
Plus tard, après avoir parcouru le chemin qui l’attend dans la rencontre avec l’autre en soi, elle pourra dire lors d’un congrès qui s’intitule « comment reconstruire une identité ? » qu’il ne s’agit pas dans son métier de reconstruire le même visage qu’avant, mais de faire en sorte que la personne se reconnaisse dans l’autre, l’humain, en ce qu’il en partage les mêmes caractéristiques (un nez, des yeux, une bouche) au-delà des différences.
Avant cette boucle elle se défendait de ce qui pouvait la déranger à certains endroits. A commencer par les enfants, car l’on sait bien que les enfants dérangent au plus profond de soi, et pas seulement par leurs comportements. Ils dérangent parce qu’ils sont, et par ce qu’ils sont. Gabrielle a choisi de ne pas en avoir, elle sait le poids de la responsabilité que portent les enfants lorsqu’elle se rappelle son lien à sa mère. Une mère-enfant désormais maladivement irresponsable, incapable de s’assumer seule puisqu’elle perd la raison. Gabrielle tolère les enfants de son compagnon dans sa maison, elle a participé à les élever, mais estime qu’ils font trop de bruit. Ils sont adultes mais leurs choix musicaux, leur spontanéité, leur joie de vivre est trop sonore pour elle.
Gabrielle laisse entrer Frida dans sa vie peu à peu. Au cours d’une soirée qui met en scène des corps dansant à travers une chorégraphie contemporaine qui évolue dans l’espace d’un grand appartement bourgeois. Le corps qui s’offre au regard change de registre. Il n’est plus vu dans sa crudité somatique, il devient sensuel. La rencontre peut se faire, les corps se frôlent, ils se poétisent. Frida va révéler la brèche du désir et du manque en murmurant à Gabrielle qu’elle la désire, la faisant objet de son désir. Gabrielle se laisse surprendre.
La relation qui va se nouer entre les deux femmes n’est pas seulement une relation sexuelle, une question de seul désir sexuel, mais plutôt, le désir qu’elle ouvre va passer par le sexuel. Gabrielle elle-même va avouer cette liaison à son mari car il perçoit bien des changements chez sa compagne, mais non, elle ne se pense pas homosexuelle pour autant. Ça n’est pas une question de choix d’objet. Son amour pour Frida, ça vient d’ailleurs, ça la porte ailleurs. Elle va se révéler désirante, rencontrer la limite de la portée de son désir et souscrire à la bifurcation de son désir sur l’existant.
Frida l’écrivaine l’emmène aussi sur un versant du langage différent. Le séjour dans les monts alpins chez Erri de Luca qui joue son propre rôle - savoureux moment du film - est un passage non seulement chez l’ami de Frida mais aussi un passage par la littérature, par la langue de la métaphore, de la poésie, par la portée du signifiant. Ici, dans ce chalet de montagne, Gabrielle est l’amie de Frida, lui dit-il, pas la chirurgienne. Erri de Luca témoigne de son expérience de la solitude, de sa propension à la contemplation, à l’introspection, et en cela invite à voir et à vivre les choses autrement.
La vie de Gabrielle rappelle d’ailleurs ce qu’il écrivait dans son livre « l’Impossibile », à savoir que la vérité est au fond du puits et si l’on s’y penche on y voit le reflet du soleil ou de la lune. Mais si on tombe dans le puits on ne trouve ni l’un ni l’autre. On trouve la vérité. C’est comme ça, il faut ou bien tomber dedans ou y plonger (1).
Gabrielle va, au fil du temps, voir les choses autrement et se vivre autrement. Pas de changement majeur, juste un changement de regard. C’est la force du film et sa subtilité. C’est donc toute une construction phallique – construction par défaut, par nécessité, par la force des choses, qui sait ? - qui se fissure dans la vie de cette femme et dévoile peu à peu son humaine fragilité, sa richesse sensible tandis qu’elle découvre l’étendue du pas-tout. Elle devient désirante, accueille son envie d’ailleurs, hors du champ où l’Autre du devoir l’appelle dans un rôle défini. Elle s’accorde des écarts. Elle délègue, manque. Elle admet n’être pas toujours présente là où on l’attend. Elle se découvre une autre. Elle rencontre une autre part de féminin en elle.
Il y a désormais de la place pour l’imprévu. Et cela passe par le langage et l’effet des mots sur la chose.
Par ces personnages et surtout celui de Gabrielle, ce film figure que la femme n’est pas Une, pas-toute mais pas une fois pour toute non plus. Elle est plurielle, évolutive, toujours en devenir, pour autant qu’il y ait du désir.
Avant Lacan l’aria de Verdi dans Rigoletto le disait bien, la donna è mobile…
Valérie RODET

