Article présent sur le site : https://oedipe.org/
A propos du film «La Grazia » de Paolo SORRENTINO (2025)
A l’ère des présidents trumpiens qui prônent l’action, la vitesse, la certitude, la surenchère, qui flirtent avec les méthodes mafieuses, qui exhibent leur puissance -pour ne pas dire leur toute-puissance- dans une compétition d’ego qui enflamme leur narcissisme autant que les médias, Paolo Sorrentino portraitise dans son dernier film un président de la République italienne à l’opposé de tout ça.
Comme souvent chez Sorrentino il y a de la complexité et l’on pourrait en extraire différentes thématiques. Elles sont mises en image avec une certaine poésie et une esthétique propre au réalisateur.
Sur un plan politique, la scène tournée au ralenti figurant la réception du représentant portugais, homme âgé luttant seul contre une soudaine bourrasque de vent pluvieuse au sortir de sa voiture, illustrerait métaphoriquement le combat d’un système obsolète qui ne tient plus debout contre un réel. Dans l’histoire racontée par Sorrentino cela entre en résonnance avec les préoccupations intimes du personnage principal. Le Président De Santis est pétrifié dans l’observation de son homologue, figé par le spectacle comme pris dans le spéculaire.
Fin crépusculaire d’un système peut-être mais avant tout celle d’un homme vieillissant au sortir de sa vie sociale.
C’est en effet le rapport au temps, à la mort, à la finitude qui traverse l’histoire et que nous retiendrons. Ce sont des préoccupations chères à l’obsessionnel et le Président Marino De Santis en présente bien des traits.
Et surtout, il y a dans ce film une forme d’éloge du doute et de la précaution. Car certains questionnements ne peuvent pas trouver de réponse simple.
La trame du film a été inspirée, dit Sorrentino, par la grâce présidentielle que l’actuel Président de la République Italienne Sergio Mattarella a accordé à un homme condamné pour avoir tué sa femme souffrant de la maladie d’Alzheimer. C’est bien là le fond politique du film qui reprend ce que sous-tend cette affaire, à savoir le droit de vie ou de mort sur une personne autre que soi sous certaines conditions. Un thème particulièrement sensible et actuellement débattu dans les Assemblées en France comme en Italie.
Toni Servillo, brillant comme toujours, incarne le vieillissant Président Mariano De Santis en fin de mandat, et donne chair par une foultitudes de détails scénaristiques à un véritable personnage au caractère tendu par des habitudes, des symptômes, une allure de corps, un mode d’être au monde. Il est entouré de personnages secondaires tout aussi importants lors de scènes remarquables.
Les six derniers mois du Président s’annoncent comme un crépuscule ennuyeux aux allures de fin de règne. Des journées à honorer ses obligations solennelles, des jours immobiles égrenés avec ses amis politiques de longue date et sa garde rapprochée, à l’ombre des innombrables volumes de codes juridiques que cet honnête homme de loi a produit dans sa vie et qui ornent la bibliothèque du Palazzo Quirinale. Surnommé « béton armé » (Cemento armato), apprend-il, par son entourage politique, il est une figure d’inflexibilité, de droiture. Il est assisté par sa fille Dorotea, juriste méritante elle aussi qui, telle une Antigone, est toute dévouée à son père. Elle personnifie son prolongement phallique. Un autre enfant, un fils auteur de musique contemporaine, vit éloigné dans une autre sphère, au Canada. Personnage de second plan mais qui a sa place dans l’histoire. Le lien père-fils est en effet un peu évanescent, comme la musique qu’il compose. Insaisissable mais pas sans consistance. Sa musique vaporeuse, aérienne pourrait être une représentation de leur lien, quelque chose en suspension, qui réfléchit sans doute le fantasme d’apesanteur du père.
Homme de devoir il concède quelques dîners à une amie de longue date, Coco Valori, critique d’art affirmée, volubile et fantasque, tout ce qu’il n’est pas.
Mais au moment où il s’apprête à vivre un dit « semestre blanc » (semestro bianco) deux dilemmes se présentent à De Santis. Là où plus rien n’est censé arriver, ce qu’évoque le blanc, là où a priori rien n’est appelé à s’écrire, en fait tout peut s’écrire. Blanc dont André Green disait qu’il est la représentation de l’absence de représentations.
On vient en effet solliciter auprès de lui la grâce présidentielle pour deux cas d’homicides dans des contextes d’agression domestique, en des circonstances qui appelleraient à l’atténuation de la peine. Mais aussi l’on requiert sa signature pour une loi qui promeut l’euthanasie. Croisée du destin subjectif et du destin collectif, résonnance personnelle, on touche au plus intime de l’être.
Quoi de plus interpellant pour un obsessionnel que d’être pris dans la trappe de son désir inconscient, d’être saisi dans la réalité par l’obsédante question de la fin, de la mort ?
De Santis est un homme profondément catholique, ses pensées lancinantes le tenaillent, il ne peut décider la grâce, hésite à l’idée qu’on puisse donner la mort. Il n’est pas homme à prendre des décisions à la légère, ainsi, peut-être, rêve-t-il d’apesanteur. Son devoir politique l’oblige mais sa morale ne sait qu’en penser, il est proprement habité par le doute.
Il prend conseil auprès du Pape, son ami et confident, lors d’une rencontre en un jardin pontifical intemporel. Un Pape apparemment plus progressiste que lui. L’audace du réalisateur le représente sous les traits d’un homme noir coiffé de dreadlocks grisonnantes et qui n’a en rien renoncé à certains plaisirs de la vie moderne. Paradoxalement il semble être un homme du temps présent malgré sa fonction plutôt conservatrice. On le voit s’éloigner en scooter dans les jardins après avoir laissé le Président de Santis, plus déboussolé encore, face à ses tourments psychiques et ses propres problèmes de conscience. Il y a du manque dans l’Autre. Cela force la responsabilité subjective.
De Santis cherche, il tergiverse, il ressasse, il rumine, il pense, il hésite, il doute, il cherche à éprouver. Sa contemplation de la lente mort de son cheval préféré Elvis, blessé, pour lequel il n’arrive pas à prendre la décision de l’abattre nous place face à un homme confronté péniblement face à son manque à être. Et contraint de trouver dans son être intime une réponse à une question morale qu’il doit sanctionner. Sa fille Dorotea l’encourage à plusieurs reprises à se prononcer face à cette question fondamentale : « à qui appartiennent nos jours ? » (di chi sono i nostri giorni?).
C’est donc en homme de loi qu’il prendra ses décisions malgré ses doutes à l’appui d’un motif inédit qui sonne comme une formation de compromis afin d’accorder la grâce : la légitime défense préventive (legitima difesa preventiva). Persuadé que les citoyens sont attachés à l’idée de la loi plutôt qu’à l’homme qui la transmet, il découvre lors d’une ovation à la Scala que l’homme qu’il est est aimé du peuple italien. Que vaut la loi si elle n’est pas incarnée ? Que vaut le symbolique s’il n’est pas d’abord supporté par la voix qui véhicule le langage ?
A plusieurs endroits il y a place à l’altérité dans ce film, et toute la curiosité désirante du personnage le pousse vers ce qui ne lui ressemble pas, vers ce qu’il n’est pas et cependant l’attire, vers le monde nouveau. Il va vers l’autre. Il va rencontrer le criminel. Il va s’approprier et faire siennes les paroles d’une chanson rap, improbables dans sa bouche. C’est d’ailleurs un grand moment de cinéma que d’entendre Toni Servillo rapper « le donne piangono » de Gué avec conviction à travers son personnage ! Moment aussi insolite qui rappelle Jean Rochefort dansant sur une musique orientale dans « le mari de la coiffeuse », de Patrice Leconte (1990).
Mais Marino De Santis est avant tout un homme veuf bercé par une certaine mélancolie du deuil après la perte de sa femme dont il cultive le souvenir. La remémoration voisine avec la rumination, le souvenir avec les trous dans l’histoire, le manque avec le doute, l’ignorance avec la recherche de la vérité. Il est véritablement taraudé par une grande question : qui a été l’amant de sa femme quarante ans plus tôt ? Sa compagne désormais semble être le manque de l’autre occupé par le doute qui en devient un signifiant.
Dans cette période déclinante qui annonce une fin politique autant que sociale cet homme est habité et hanté par la nostalgie. Le souvenir de sa rencontre avec la bien-nommée Aurora qu’il imagine encore au loin, flottant dans la brume padane, le remplit d’une douce allégresse qui vient amoindrir la pesanteur de cet esprit définitivement ancré les pieds sur terre. Il aspire pourtant à la légèreté, l’apesanteur est un rêve, un fantasme même, comme certaines scènes du film le montrent. L’homme présidentiel est en partie subordonné à ses liens et devoirs moïques mais le sujet est pris dans les contradictions de ses désirs, de ses aspirations, de son incomplétude et par-dessus tout de sa recherche de la vérité.
Le doute et la vérité.
Le doute a certes une dimension inhibante sur son versant névrotique, mais il est mis en valeur en tant qu’hésitation, comme le temps de penser les choses, de se laisser atteindre, toucher émotionnellement par ce que l’idée veut dire, le temps de subjectiver ce dont il s’agit, de dépasser le concept pour faire émerger un affect.
Un doute qui ne fait pas surgir une exacte vérité mais plutôt une position de l’être. Car la vérité extérieure, au fond, peut-on s’y fier ?
Bien que Coco Valenti finalement cède et trahisse le secret pour révéler à son ami le nom de l’amant, De Santis recommence à douter…. La vérité n’est pas toute importante.
La grâce dont il s’agit est une remise de peine qu’on peut entendre de différentes façons. Mais aussi, le doute lui-même est peut-être un état de grâce venu d’on ne sait où lorsqu’on abandonne la quête de la vérité objective, car elle n’est jamais convaincante, pour accéder à une autre vérité, celle du sujet de l’inconscient.
« Maintenant je sais, chantait Jean Gabin, je sais qu’on ne sait jamais » (chanson de Jean-Loup Dabadie et Philippe Green, 1974)